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« L'aventure cosmo-théologique », François Beets ; Michel Dupuis ; Michel Weber (éditeurs), Alfred North Whitehead. De l’Algèbre universelle à la théologie naturelle. Actes des Journées d’étude internationales tenues à l’Université de Liège les 11-12-13 octobre 2001, Frankfurt / Lancaster, ontos verlag, 2004, pp. 283-309.

actesLg 19/10/04 9:37 Page 1 chromatiques whiteheadiennes François Beets - Michel Dupuis - Michel Weber Alfred North Whitehead De l’algèbre universelle à la théologie naturelle actesLg 19/10/04 9:37 Page 2 chromatiques whiteheadiennes Directeur : Michel Weber François Beets - Michel Dupuis - Michel Weber Alfred North Whitehead De l’algèbre universelle à la théologie naturelle Actes des Journées d’étude internationales tenues à l’Université de Liège les 11-12-13 octobre 2001 Ouvrage publié avec l’aide d’un subside du FNRS L'aventure cosmo-théologique selon Whitehead Michel Weber (Louvain-la-Neuve) L a question débattue — comment repenser les rapports entre le mondain et le divin dans le cadre d’une ontologie du procès — fera l’objet d’une double approche complémentaire. Approche “ analytique ” tout d’abord, lors de laquelle on montrera l’engrènement des quatre nodosités conceptuelles suivantes et l’interanimation de leurs foncteurs respectifs : “ avancée créatrice ” (nouveauté, répétition, verrou eschatologique), “ Catégorie de l’Ultime ” (Plusieurs, Créativité, Un), “ Schème catégorial ” (concrescence, transition, sujet/objet/superjet), et “ notions dérivées ” (nature primordiale, nature conséquente, nature superjective et continu extensif). Approche “ synthétique ”, ensuite, qui, après avoir examiné le principe de relativité, exploitera les vices et les vertus de l’algorithme whiteheadien en quatre phases concentriques : l’exigence co-créative, la co-création mondaine, la co-création divine, et les conditions de possibilité (sémantiques et existentielles) de la co-création. Cette exploration étant avant tout euristique, la conclusion sera brève. 0. Introduction L’objectif assigné à cette communication est de rendre manifeste la théologie naturelle qui se dégage des textes de l’époque de Harvard et de mettre en relief ses potentialités majeures. Notre titre indique principalement deux lieux conceptuels. Le couple cosmo-théologique doit tout d’abord être compris en tant que vecteur : on ira du mondain au divin, c’est-à-dire que le théologique ne sera abordé que par le biais de l’ontologique. Ensuite, qui dit aventure dit imprévu, et ce à plus d’un titre — qui suggère donc au surplus deux choses. D’une part, il y a un développement surprenant du concept de Dieu chez Whitehead, nous 284 Michel Weber l’envisagerons dans notre première section, dite “ analytique ”. D’autre part, il y a une aventure proprement cosmo-théologique. Le couple cosmothéologique doit, en effet, être également compris dans sa solidarité, c’està-dire en tant que bipolaire. Et nous en viendrons ainsi — dans nos propos “ synthétiques ” — à l’idée essentielle qui chemine dans les traités de l’époque de Harvard : le cosmos et le theos sont indissolublement liés ; les péripéties du premier se répercutent immanquablement sur le second, impact qui occasionne un choc en retour, avant que de donner lieu, lui aussi, à une réaction… et ainsi de suite. Non seulement le mondain retentit sur le divin, mais le divin retentit sur le mondain. Il y a donc événementialité mondaine et événementialité divine, mais aussi coévénementialité. Whitehead définit l’aventure comme la “ recherche de nouvelles perfections1. ” Appliquer ceci à Dieu débouchera sur une piste plutôt déroutante pour la théologie naturelle “ classique ” et “ néoclassique2 ”. Notre argument se déploiera de la façon suivante : d’un point de vue analytique, on verra les raisons qui conduisirent Whitehead à introduire Dieu à partir des exigences de l’événementialité. Le texte de base est ici Procès et Réalité ; on y trouve articulées les catégories fondamentales de la philosophie organique. D’un point de vue synthétique, on tâchera de reconstruire le commerce Dieu/Monde par-delà les ambiguïtés et les incertitudes de la prose whiteheadienne. 1. Analytique développementale : concept de Dieu et pancréativisme Analysons tout d’abord l’émergence du concept de Dieu dans le tissu catégoriel whiteheadien. Dans l’esprit du pragmatisme, on partira de l’opacité de l’expérience immédiate avant de faire droit à la transparence du conceptuel. 1. 1. Avancée créatrice L’avancée créatrice est l’idée-principe de l’ontologie whiteheadienne. Médiation première de son intuition fondamentale, elle n’est ni cette intuition (qui est pré-langagière), ni sa catégorialisation. L’avancée créatrice exige trois foncteurs : nouveauté, répétition, et verrou eschatologique. L'AVENTURE COSMO-THEOLOGIQUE 285 Nouveauté doit s’entendre ici en un sens radical : l’inouï fait irruption dans le monde, constamment et résolument. Nous disons bien constamment et non pas continûment, nous allons voir pourquoi3. Il ne s’agit plus de se contenter de penser l’être comme l’image-enveloppe du devenir, mais de comprendre le surgissement dans le tissu mondain de figures inouïes, de ce qui n’a jamais été le cas. Cela étant, un Univers qui ne serait le théâtre que de l’inouï équivaudrait à un pur chaos, mieux : à un feu d’artifice sans artificier et sans retombées pyrotechniques4. Pure fracture, on voit mal comment il pourrait s’organiser et, a fortiori, faire l’objet d’un discours5. Répétition veut dire que les événements passés ne s’évanouissent pas, ils demeurent actifs, sédimentent, leur statut ontologique étant en quelque sorte revu à la baisse. Sans répétition, la causalité serait un vain mot. Mais la seule interaction de la nouveauté et de la répétition ne garantit pas la progression de la valeur et de l’intensité des événements, dont Whitehead fait le pari. Il y a donc, enfin, un verrou eschatologique : un “ trend ”, comme on dit en analyse statistique, une tendance ascendante en termes d’intensité et de valeur expérentielles. Dieu incarne cette contrainte horizonale ; sans elle, pas d’historicité. L’expression “ verrou eschatologique ” est volontairement ambiguë : il y a à la fois condition de clôture et de non clôture ; Dieu incite obligeamment au meilleur, incline sans nécessiter, mais le meilleur étant le fruit d’une décision libre, le pire demeure toujours possible dans ce cadre mélioriste… L’“ art du progrès ” consiste en effet à “ préserver l’ordre au sein du changement et le changement au sein de l’ordre6. ” Il faut se déjouer de la “ loi de fatigue7 ” universelle. Remarquons le polymorphisme de l’avancée, qui n’est pas nécessairement (temporellement) unidirectionnel8. On pourrait commenter longuement — en termes quasi-platoniciens — l’idée d’avancée créatrice et faire l‘impasse sur le détour catégorial. Il suffirait de s’inspirer de l’atmosphère timéeienne de RM. Ce serait cependant rester volontairement confiné dans l’intuitif et refuser l’aventure conceptuelle dans laquelle une lecture attentive de Procès et Réalité nous entraîne. Le seul désavantage de pareille résignation — mais il est de taille — est évident : l’intersubjectif se verrait court-circuité au profit de la souveraineté de la subjectivité pure et jamais la conscience fugace ne construirait de monde (d’interobjectivité)9. L’idée d’avancée créatrice permet déjà de raffiner la question débattue : sous l’hypothèse que l’avancée créatrice suggère le “ vouloirdire ” de Whitehead, et attendu que cette avancée nécessite le concept de 286 Michel Weber Dieu, notre question devient “ quel concept de Dieu peut-on accepter en pareil contexte processuel ? ” Avant de reprendre ces trois foncteurs et de montrer comment ils s’engrènent, et comment ils suscitent chacun une intervention divine, nous allons brosser un tableau rapide du noyau de la réflexion ontologique de Whitehead : la percolation. Mais, tout d’abord, il faut introduire la notion de l’Ultime. 1. 2. Catégorie de l’Ultime Procès et Réalité s’élabore autour du schème catégorial qui est exposé à brûle-pourpoint. La catégorie de l’Ultime, comme son nom l’indique, constitue la moelle du schème. Elle articule trois concepts autonécessitants : l’Un (ou le conjonctif), le Plusieurs (ou le disjonctif) et la Créativité (qui est l’être-ensemble du disjoint et du conjoint). Elle s’énonce : le Plusieurs devient Un ; et le Plusieurs s’en trouve augmenté d’un. Toute nouvelle actualité est le fruit de l’ensemblisation, du recueillement, des actualités passées ; son être-ensemble pleinement réalisé, elle bascule dans le potentiel et rejoint ainsi le “ Plusieurs ”. La venue à l’être et son échappement sont donc compris sur le mode du rassemblement, de l’appropriation et du dépassement, c’est-à-dire de la sédimentation. Pour faire bref, on évoquera essentiellement ici le concept de créativité qui articule l’Un au Plusieurs. Le concept de créativité est l’opérateur, au sein de l’appareil technique de Procès et Réalité, de cette idée plus vaste, plus forte parce que plus proche des palpitations du concret, qui est celle d’avancée créatrice. Tant et si bien que l’on pourrait montrer que tous les principes et catégories exploités par Whitehead ne sont qu’une guise particulière (nonsubstantielle) de la créativité : la créativité est dipneumonée (Dieu et le Monde sont les deux poumons à travers desquels elle “ respire ”) et bifonctionnelle (elle nomme à la fois l’agence de la nouveauté et de la répétition, et leur réticulation sous la forme d’instances et de caractères). D’où l’appellation de pancréativisme. S’il n’est pas nécessaire de développer cette approche dans le cadre de notre argument, on notera la complétude de sa matrice 2x2x2 : la créativité-agent se manifeste dans le répétitif (cf. le principe de relativité) et dans l’innovateur (cf. le principe de procès) — et ce, au niveau mondain (cf. le principe de limitation) et au niveau divin (cf. les principes de concrétion et d’unisson) — ; d’autre part, la créativité réticulaire (cf. le principe ontologique) engrène les instances mondaines (actualités-sujet) et divines (nature conséquente sérialisée), et les caractères mondains (actualités-objet) et divins (nature primordiale L'AVENTURE COSMO-THEOLOGIQUE 287 sérialisée). Au cœur du débat, nous allons retrouver l’amalgame que Whitehead semble faire entre innovation mondaine et créativité divine10. 1. 3. Schème catégorial Lorsque l’on s’enfonce dans le schème catégorial, on voit comment la percolation instrumente la créativité (qui elle-même épelle l’avancée créatrice). Whitehead n’utilise pas lui-même le terme de percolation que nous proposons à titre de métaphore en nous inspirant librement de Serres11 : le percolateur arrive à ses fins (des gouttes d’expérience12) à partir d’une filtration13. De quoi s’agit-il exactement ? L’analyse des conditions de possibilité de l’inouï conduit Whitehead à adopter une ontologie percolative, c’est-à-dire processuelle et atomiste. La percolation se produit discontinûment, totalement ou pas du tout. Elle demande deux phases : le Plusieurs devient Un ; et le Plusieurs s’en trouve augmenté d’une unité. L’événement est bourgeonnement et ce processus est bipolaire. En termes techniques, il y a concrescence d’une nouvelle “ occasion d’expérience ”, et transition de cette occasion (Procès et Réalité parle également d’“ entités actuelles14 ”). Voyons cela de plus près. Concrescence : à partir du Monde passé (c’est-à-dire du “ monde actuel15 ”) cristallise — en lisière du Monde — une nouvelle occasion d’expérience ; à partir de l’objectif et de sa causalité efficiente, émerge le subjectif et sa causalité finale. Whitehead articule ainsi, d’une part, le plusieurs, le déterminé, le potentiel, le continu ; et d’autre part, l’un, le libre (ou l’auto-déterminé), l’actuel, le discontinu. L’actualité-sujet est actualité en devenir, actualité se faisant, actualité-vive. Or, cet éprouver, cet être-ensemble des expériences passées dépasse toutes ces expériences passées : le potentiel est excédé par l’actuel, il n’y a pas simplement raccommodage du tissu mondain éculé. Pour peu qu’on la recadre dans un univers ouvert, la vieille image de la physis (qu’on préférera à celle de natura) est toujours d’actualité : ce qui naît, ce qui fuse, se dé-cèle, se dévoile avec ambiguïté. Il y a à la fois réserve et parution16. On parle de la lisière du Monde car la nouvelle actualité partage les vertus du Monde passé, c’est-à-dire public, et celles d’un présent purement privé ; il y a à la fois allo-causation et exo-causation. Bergson l’avait déjà compris, création signifie d’abord émotion17. De plus, ce rassemblement ontologique forme nécessairement un tout, il se produit “ tout à coup ”, “ totalement ou pas du tout ”, nous dit Whitehead à la suite de James18. L’argument, qui renvoie, entre autres, à Zénon, Platon, Lucrèce, Leibniz et Planck19, est double. En amont de 288 Michel Weber l’inouï, il y a en effet nécessairement une synthèse créatrice20 qui demande à avoir les coudées franches21 vis-à-vis du déterminisme mondain. Whitehead parle de liberté, de spontanéité, de décision, de moment autocréateur ; en un mot, l’innovation exige la privauté, ce qui se décline en terme de durée (c’est-à-dire d’extra-temporalité). En aval, il y a, par définition, irruption du radicalement neuf au sein du tissu mondain — qui se trouve par là en constant danger d’affaissement. Notons bien que le concept de subjectivité est ici redéfini par l’éprouver de l’expérience. Il est anthropomorphique, simplement parce que nous n’avons pas d’autre choix que de partir de notre propre expérience telle qu’elle est vécue ; et parce que cette expérience participe pleinement du règne naturel. Mais le concept n’est aucunement anthropocentrique. Il procède du “ principe subjectiviste réformé ”, qui se décline de la manière suivante : attendu que, d’une part, l’être humain fait partie de la Nature au même titre que tout autre être ; et que, d’autre part, il est ce que nous connaissons le mieux — pour le connaître de l’intérieur —, c’est à bon droit que nous pouvons exporter la connaissance que nous avons de nous-mêmes aux processus naturels. Le corps n’est-il pas “ une nature au travail au-dedans de nous22 ” ? Par voie de conséquence, débusquer ce qui est extrapolable — et ce qu’il ne l’est pas — est la tâche majeure à laquelle il convient d’atteler la philosophie spéculative. Quid de la transition ? Puisque le plusieurs, devenu un, se trouve augmenté d’une unité, c’est bien que la nouvelle actualité se différencie totalement de ses prédécesseurs. Et ce de deux manières : d’une part son éprouver est purement privé, strictement non duplicable23 ; d’autre part sa position dans l’avancée créatrice est un pur hapax. Cette valeur intrinsèque, privée (qui se décline en terme d’immédiateté subjective), possède un revers extrinsèque, public : la transition (directement dépendante de son “ point de vue24 ” au sein du continu extensif). Lorsque l’activité de synthèse et de dépassement des occasions d’expérience passées se conclut, l’actualité (dite satisfaite ; on pourrait parler de “ floraison ”) est libérée dans le Monde. Elle bascule dans l’objectif en perdant l’essence de sa subjectivité, c’est-à-dire son enjoiement25, son intensité expériencielle. Dès lors commence son rôle objectif-superjectif : le basculement (Whitehead parle, à la suite de Locke, de “ périr ”) inaugure l’ère de la causalité efficiente pour l’occasion en question. La venue au Monde d’une nouvelle occasion d’expérience — la percolation — se décline sur deux modes strictement complémentaires, concrescent et transitif. On parlera d’occasion-sujet dans le premier cas et L'AVENTURE COSMO-THEOLOGIQUE 289 d’occasion-objet ou d’occasion-superjet dans le second. Parler en terme d’objet, c’est souligner que l’actualité est le fruit d’un procès de transition ; parler en terme de superjet, c’est faire ressortir que l’actualité est à l’origine de nouvelles actualités. Toute concrescence est fondée sur des transitions et annonce de nouvelles transitions ; il y a récapitulation, dépassement26, et anticipation. Comprenons bien, en conclusion, que concrescence et transition ne sont que deux points de vue abstraits, c’est-à-dire partiels. Seule leur synergie fait sens ; elle seule permet de dépouiller l’occasion d’expérience de sa connotation entitative (substantielle, atomistique) et, se faisant, de réformer le dualisme classique. Bien sûr, cette réforme n’est pas totale (il n’y a pas dilution de la polarité), mais elle est loin d’être timide : d’une dichotomie statique (possiblement assortie d’un interactionnisme), on passe à une co-genèse, c’est-à-dire à une dynamisation plus forte que la simple transformation mutuelle. En conséquence de quoi, le concept de “ substance ” devient le concept de “ société d’événements épochaux27 ” : la persistance morphologique est le fruit d’une trajectoire28 d’actualités-objet couronnée par une actualité-sujet, elle-même en instance de basculement et de remplacement. Le concept de société fait valoir que les étants rencontrés dans le quotidien ne sont que floculations d’occasions actuelles. L’idée d’auto-position ultime, irréductible et autarcique, est atomisée et relativisée. Il n’y a pas de continuité du devenir, mais bien un devenir de la continuité, insiste Whitehead29. Les occasions d’expérience, tuilées les unes dans les autres, stratifient un contiguum qui participe d’un plénum (la configuration de ce dernier se trouvant au surplus modifiée par l’avancée créatrice). Bien que Whitehead travaille essentiellement avec la métaphore d’un courant expérienciel construit par des “ gouttes ”, remarquons que la processualité de la flamme pourrait être une image plus opportune : une goutte ne donne pas naissance à la suivante, alors que la flamme en t+1 est produite par la flamme en t. 1. 4. Notions dérivées Deux analyses complémentaires sont nécessaires pour rendre compte de cette stabilisation sociétale de l’événementiel. Tout d’abord, quelles sont exactement les conditions de possibilité d’une concrescence donnée ? Ensuite, quelles sont celles frappant les concrescences contemporaines ? Nous en venons ainsi à ce que Whitehead appelle des “ notions 290 Michel Weber dérivées30. ” Elles explicitent comment son Univers pulsatif est en permanente réconciliation avec lui-même. Comment assurer que, à partir d’un nombre infini d’existences possibles, une s’actualise et soit transfigurée par son intrinsèque nouveauté ? La Science et le Monde Moderne répond en deux temps : d’une part, en terme d’un principe de limitation ; d’autre part en terme d’un principe de concrétion. Le premier nomme la sélection transitive du Monde ; le second la sélection transitive de Dieu. Le principe de limitation signale l’influence plus ou moins aveugle (à tout le moins locale) du passé : les occasions d’expériences sédimentaires poussent l’occasion concrescente dans le sillon de l’habitude. Cette limitation structurelle est triple : logique (la relation de connexion extensive et les objets éternels), causale (les actualités-objet) et contingente (épochale — au sens d’époque cosmique— : les lois de la nature). Il pourra être éclairant de parler d’inertie ou même de mémoire ; quoi qu’il en soit, l’efficace du principe lui vient de la “ potentialité réelle ”, c’est-à-dire des occasions d’expérience sédimentaires, telles qu’elles sont ensembles31 dans le “ monde actuel ” de l’actualité concrescente. Le principe de concrétion32 introduit l’idée d’un servomécanisme assurant la convergence des intérêts ponctuels manifestés dans les actualités particulières. Whitehead le nomme Dieu et argumente à partir de deux thèses dont il attribue la (lointaine) paternité respectivement à Aristote et à Kant. Ordre et valeur — c’est-à-dire la “ potentialité générale ” propre aux objets éternels — sont ici sur la sellette. D’une part, Whitehead reprend Aristote qui, déterminé à accepter les conséquences de son système métaphysique, quelles qu’elles soient, en vint à introduire — sans passion, paraît-il — le Premier Moteur33. L’argument (qui n’est d’ailleurs pas sans problèmes) est celui de la régression à l’infini34. D’autre part, Whitehead reprend Kant, pour qui la nécessité de Dieu appartient à l’ordre moral. Être, c’est être limité, déterminé, c’est être une sélection imposée au possible, c’est posséder quelque valeur. Or, il n’y a pas de valeur absolue : pour qu’il y ait valeur, il faut un étalon, une gradation — celle-là même qui est assurée par Dieu35. La conclusion de ce double argument, c’est que sans la délivrance, par Dieu, d’un “ but subjectif initial ”, la concrescence ne saurait avoir lieu. Ce but initial pourvoit, d’une part, à la localisation de la concrescence dans le tissu relationnel universel (le continu extensif) ; et, d’autre part, au meilleur but possible pour cette occasion en devenir (celui qui suggère la plus grande intensité expériencielle). Whitehead a voulu une L'AVENTURE COSMO-THEOLOGIQUE 291 “ démonstration ” austère (on ne fera pas de “ compliments métaphysiques à Dieu36 ”) ; à peu de chose près, il parle d’un optimum généré purement rationnellement par un algorithme parfait se jouant (tant que faire se peut37) de toutes les contraintes en présence. Voilà pour la possibilisation. Mais qu’en est-il de la compossibilisation des actualités contemporaines ? Au sommet de la vague créatrice, chaque actualité concresce indépendamment des autres tout en participant liminalement à un même Monde. Le problème est ontologique, certes, mais aussi épistémologique : le Monde immédiatement perçu par les actualités de haut niveau — comprenez les mammifères supérieurs — est en fait une projection présentifiante réalisée à partir de données passées. Comment garantir dès lors la véracité (au sens d’adequatio) de cette projection ? Ici aussi, Dieu s’avère nécessaire38. Cette troisième voie, exploitée par Procès et Réalité et Aventures d’Idées, fait penser à la compossibilisation leibnizienne. Le britannique parle d’un “ principe d’unisson concrescent ” pour nommer cette merveilleuse harmonie, bien plus surprenante que s’il existait une connexion entre ces actualités39. Insistons sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une harmonie figée, mais bien d’une harmonie dynamique, continuellement remise en question par le pouvoir innovateur des actualités40. Mais Dieu ne prend pas en charge la totalité de la “ mise à l’unisson ” : le “ continu extensif ”, qui est le réseau relationnel basique coordonnant tous les “ points de vue ” possibles, est également mis à contribution. La première distinction qui s’impose ici est celle qu’il faut maintenir entre l’abstraction extensive, propre aux travaux de l’époque de Londres (PNK, CN, R) et opérant sur les événements, et la connexion extensive, développée dans la quatrième partie de Procès et Réalité, et opérant sur les régions. La première, héritière de la théorie des “ interpoints ” de MCMW (elle-même dans le sillage de UA et de la “ Lineale Ausdehnungslehre ” de Hermann Günther Grassmann41), est tributaire d’une épistémologie continuiste ; la seconde, produit de la réforme de la précédente par l’adoption de la percolation (et à la suite des critiques de Theodore de Laguna42) est une relation physique ultime, sui generis, fondant la solidarité de toutes les actualités, passées, présentes et futures43. De ce fait, elle ne peut être définie ou expliquée44 ; on doit se contenter d’établir ses propriétés formelles, dont les principales sont ordinales : non réflexivité, symétrie et non transitivité45. La connexion extensive donne forme au continu extensif qui est à la fois requis par l’avancée créatrice et produit par elle. D’une part, toute concrescence 292 Michel Weber présuppose la coordination de sa “ région basale46 ” avec toutes les autres régions ; d’autre part, l’interconnexité sédimentée et dynamisée par la transition est lisible à travers l’articulation des “ régions propres47 ”. Dans les deux cas, la “ potentialité réelle ” qu’est le continu extensif exprime une solidarité fondamentale, à la fois apriorique et apostériorique. (On gardera au surplus présent à l’esprit que l’espace et le temps sont des épiphénomènes de la connexion extensive : l’extension spatiale n’est autre que la spatialisation du continu extensif, et l’extension du temps sa temporalisation48.) Une fois la nature primordiale introduite, la machine conceptuelle whiteheadienne s’emballe donc en quelque sorte et donne naissance à deux autres “ natures ” de Dieu. On notera que les concepts de Dieu ne sont pas repris dans le schème catégorial, mais bien dans son appendice, intitulé “ notions dérivées ”. Revisitons, en conclusion, les trois étages du concept. Nous l’avons vu, l’introduction de la nature primordiale fait suite à un questionnement “ onto-structurel ” (concernant toutes les occasions d’expérience) qui se veut impartial (“ dispassionate49 ”). Il s’agit de garantir, toujours ponctuellement (c’est-à-dire localement), une stabilité de configuration apte à conjurer l’infiltration du chaos dans le cosmos. L’idée-clef est celle de persuasion. La solution d’un problème moral spécifique, le périr (versant ombreux de la satisfaction) — important principalement aux actualités de haut niveau —, demande l’introduction de la nature conséquente de Dieu, nature qui rend compte de l’expérience que Dieu a du Monde. L’exister est de nature expériencielle, et le fondement de cet éprouver est émotionnel, “ affectif ” même. L’évaporation de l’immédiateté50 lors de la “ satisfaction ” (i.e., lors du basculement dans l’objectivité) peut à bon droit être comprise comme sa destruction. À cela, Whitehead répond par un élargissement de son ontologie. La satisfaction de l’entité-sujet doit se lire de deux manières : du point de vue du monde, elle périt, perd son immédiateté et acquiert l’immortalité objective (elle devient actualitéobjet) ; du point de vue de Dieu, elle naît et acquiert une immortalité subjective. Une double rétention a donc lieu : l’entité satisfaite est intégrée à la fois au tissu mondain (le continu extensif en tant que complexe relationnel au sein duquel tous les mondes actuels se trouvent coordonnés — c’est-à-dire en tant que créativité-réticulaire caractérisée51) et au tissu divin (la nature conséquente52). Soulignons que la distinction des immortalités objective et subjective permet de stipuler la différence fondamentale qui existe entre Dieu et le Monde. Quoi qu’on en dise, L'AVENTURE COSMO-THEOLOGIQUE 293 Whitehead n’est pas panenthéiste (le concept nous vient de K. F. Krause (1781–1832) ; il reçut ses lettres de noblesses C. Hartshorne), et encore moins panthéiste (l’amalgame avec Spinoza est d’autant plus aisé que Whitehead s’y réfère, e.g., pour illustrer la catégorie de l’ultime53). L’idéeclef est ici celle de la souffrance (du pâtir) de Dieu consécutive à la souffrance du Monde. Enfin, le concept de nature “ superjective ” de Dieu répond à la question religieuse propre aux seules actualités de haut niveau : “ où est Dieu quand je souffre ? ”54. Whitehead pressent une providence particulière pour des occasions particulières55. Du point de vue de la nature primordiale, ce qui meut les êtres, ce n’est encore que l’image obscure d’une tendance vers la paix ; du point de vue de la nature superjective, c’est l’amour d’un Dieu personnel qui émeut. La chrétienté du Dieu de Whitehead se fait ici plus saisissante : non seulement Dieu ne reste pas figé dans l’identique, non seulement Dieu fait siennes les souffrances du Monde, mais Dieu est proche de nos tribulations. Sa présence, quoi qu’inconsciente, est im-médiate. Techniquement : la nature conséquente, “ réaction ” de Dieu à ce qui — à proprement parler — se trame dans le mondain, possède un impact sur le Monde. L’idée-clef est ici celle d’une véritable présence de Dieu telle que Whitehead parle du “ Royaume des Cieux qui est avec nous aujourd’hui56. ” 2. Synthétique relativiste : reconstruction des concepts de Dieu et de Monde Ce travail de déblaiement réalisé, nous pouvons reconstruire le commerce Dieu/Monde en tirant les conséquences de l’idée d’avancée créatrice, telle qu’elle est médiatisée par le pancréativisme. Pour ce faire, il est impératif de commencer par préciser l’opérateur de cette nouvelle donne : le principe de relativité. On verra ensuite comment l’application du relativisme au couple Monde/Dieu mérite l’appellation d’“ exigence cocréative ”. 2. 1. Le principe de relativité Nos propos analytiques ont mis en lumière l’avancée créatrice, d’abord avec l’aide de la catégorie de l’Ultime (“ the many become one and are 294 Michel Weber increased by one ”) ou principe de nouveauté57, puis avec celle des notions d’actualité-sujet, d’actualité-objet et de sujet-superjet. Une piste alternative mettrait en valeur la cohérence (au sens de Procès et Réalité I) des quatre principes qui ourlent l’ontologie de Harvard ; la voici esquissée. Le principe ontologique (“ actual entities are the only reasons58 ”) donne corps à l’épochalité. Attendu que seules les “ occasions actuelles ” sont à bon droit dites pleinement actuelles, elles sont les seules “ raisons ” invoquables. Le principe du procès (“ how an entity becomes constitute what an entity is59 ”) systématise le fait que toute occasion actuelle est la sédimentation d’un “ devenir ”. Ici intervient complémentairement le principe de relativité, qui exige que tout “ être ” soit potentiel pour tout “ devenir ” (“ it belongs to the nature of every “ being ” that it is potential for every “ becoming ”60 ”), que toute actualité-objet soit potentielle pour toute actualité-sujet. Voilà qui scelle une interconnexion cosmique forte. De substance au sens aristotélicien, il n’est plus question ; ce qui s’obstine dans l’être n’est qu’un effet de surface ancré dans une société temporelle d’occasions actuelles, chacune ne durant qu’un temps fini, durée au demeurant directement corrélée à leur niveau de créativité. L’antique ousia est remplacée par des bouffées d’existences qui s’organisent en sociétés (et en sociétés de sociétés). Si constance il y a, ce n’est qu’à la faveur d’une opiniâtre reconstitution, d’une récapitulation incessante d’une trame toujours à ourdir. Le principe subjectiviste réformé peut quant à lui être présenté comme une formulation alternative du principe de relativité. Il pose que le mode d’existence du sujet est emblématique de toute actualité. En d’autres termes, existe ce qui expérience, et rien que ce qui expérience61. Le fait que le schème catégorial ne reprenne pas à son compte le principe réformé est une de ses plus manifestes dysfonctions. En ratifiant la possibilité de définir critiquement une entité actuelle à partir de notre subjectivité, il constitue la délinéamentation la plus suggestive du panexpériencialisme. Qu’il puisse être lu comme une formulation alternative et du principe de relativité, et du principe ontologique ne le laisse toutefois pas totalement en porte-à-faux du schème catégorial62. Revenons au relativisme whiteheadien. Par définition, rien n’est épargné par ce principe d’ouverture : dès que l’occasion mondaine est “ satisfaite ”, elle potentialise tout devenir futur qui, à son tour, sera appelé à être intégré dans la prochaine vague créatrice. Dès lors, l’entrelacement des deux “ poumons ” de l’avancée créatrice — Dieu et le Monde — est aussi radicale que leur valeur intrinsèque l’autorise, ce qui suggère deux conséquences d’importance. L’une concerne le nombre infini des “ natures ” de Dieu, l’autre leur interdépendance. L'AVENTURE COSMO-THEOLOGIQUE 295 Premièrement, attendu que l’introduction de la nature superjective est bien le fruit de l’onto-logique que désigne le “ principe de relativité ”, la sérialisation de Dieu ne s’arrête pas avec sa dimension superjective. En termes clairs par rapport à la problématique qui nous occupe : le Monde ne peut que réagir aux processus divins qui, à leur tour, vont nécessairement intégrer la réaction du Monde, et ainsi de suite ad libitum63. On ne peut donc que relativiser le nombre des natures divines, qui doit être infini64. (C’est cependant à bon droit que, dans le cadre de notre manipulation, on se satisfera de la traditionnelle figure tripartie qui n’est autre que l’algorithme génératif de la société d’occasions divine.) Deuxièmement, et toujours en conformité avec le principe de relativité, le motif triphasé divin doit impérativement être saisi dans son unité. Il est essentiel de réaliser que les trois natures ne peuvent que travailler la main dans la main, chacune nécessitant et sollicitant les deux autres65. On ira au plus pressé en distinguant deux arguments complémentaires. D’une part, la complétude de la nature primordiale possède un impact direct sur la nature conséquente en ce qu’elle rend possible la perfection du but subjectif divin, lequel guide la préhension du Monde par la nature conséquente66. D’autre part, la délivrance du but initial, et l’étalonnage de la pertinence des objets éternels dont elle dépend, exige que la nature conséquente se répercute dans la nature primordiale. Comment en effet dispenser le meilleur but possible compte-tenu du paysage mondain sans en avoir connaissance ? On remarquera que ce double argument invalide au passage le concept de Dieu “ entité actuelle unique ” : si c’est bien l’hypothèse avec laquelle Procès et Réalité travaille, elle n’est guère compatible avec les principes qui y sont à l’œuvre (comme Whitehead lui-même l’a du reste reconnu67). En instaurant une bifurcation entre Dieu et le Monde, Platon ne fait que proposer une solution simpliste68 ; il convient de ne pas répéter son erreur. L’exemplification la plus éclairante de sa thèse est sans doute proposée par l’essai “ Immortality69. ” Les sinuosités de l’argument reflètent en effet parfaitement la mise en abîme de la rétroaction des deux pôles créatifs. On distinguera trois vagues dans l’exposé qui entend principalement détruire l’idée d’existence indépendante. La question du statut de l’expérience immédiate est d’abord posée dans sa généralité à partir de l’évidence première qu’est sa finitude. Or, cette finitude ne peut se comprendre que sur fond d’infinité ; et, qui plus est, l’inverse est également vrai : l’in-fini ne fait sens qu’en contraste avec le fini. Mettant factuellement entre parenthèses les catégories à l’œuvre 296 Michel Weber dans Procès et Réalité, Whitehead médite ce problème à partir d’un nouveau binôme — le Monde de l’activité (“ World of Activity ”) et le Monde de la valeur (“ World of Value ”) — qui n’est qu’une forme abstraite du Tout70. Le Monde de l’activité est le siège de la créativité, c’est-à-dire de la multiplicité et de la temporalité ; le Monde de la valeur incarne la persistance en tant qu’unité et qu’atemporalité. Toutefois, s’empresse d’ajouter Whitehead, le Monde de la valeur est sans signification indépendamment du Monde de l’activité. Mieux encore, il est lui-même actif et cette activité atemporelle (dont on peut se demander si elle ne consiste pas purement et simplement en la création d’objets éternels à partir d’un continuum strictement potentiel) se réalise en vue d’une modification du Monde de l’activité : la valuation n’a pour but que l’évaluation. La valeur est ainsi sauvée du futile par son impact concret sur le procès créatif71. À cette action purement persuasive (incitante ou dissuadante) répond l’intentionnalité des processus du Monde de l’activité, dont la créativité n’a d’autre but que la valeur. Donc, d’une part le Monde de l’activité acquiert l’immortalité de la valeur réalisée et contribue à la valuation ; et d’autre part, le Monde de la valeur acquiert la réalisation temporelle en insufflant ses ajustements coordinateurs et recueille ses fruits. L’ajustement réciproque des deux Mondes est ensuite examiné à partir de l’expérience de l’identité personnelle mondaine. Partant du constat que les occasions d’expérience passagères tendent à s’organiser en “ identité personnelle ”, Whitehead voit dans ce triomphe de l’effectivité une imitation du Monde de la valeur. Et, précisément, ce qui rend ce séquençage possible, c’est l’influence des valeurs : par leur valuation/gradation, elles introduisent de la stabilité dans le Monde de l’activité, et il va sans dire que cette valorisation ne peut se réaliser sans une connaissance des processus créatifs, c’est-à-dire sans impliquer une atemporalisation de la personnalité. Donc, d’une part le Monde de l’activité développe des identités personnelles ; et d’autre part, le Monde de la valeur assure une immortalité personnelle. Enfin, Dieu est introduit dans l’argument à la faveur d’un approfondissement du thème de l’unification de la personnalité. En effet, Dieu ne se contente pas de “ leurrer ” vers le meilleur, Dieu est aussi “ l’unificateur des multiples personnalités reçues du Monde de l’activité72. ” Avec cette profondeur théologique en filigrane, Whitehead reprend alors une dernière fois le va-et-vient conceptuel entre les activités finies et la coordination intemporelle. Curieusement, il ne semble pas vouloir tirer la conclusion qui s’impose : attendu, d’une part, que le L'AVENTURE COSMO-THEOLOGIQUE 297 Monde de l’activité émule le Monde de la valeur en suscitant la personnalité et, d’autre part, que cette personnalité temporelle occasionne une personnalité immortelle, le Monde des valeurs ne doit-il pas non seulement voir son “ activité ” orientée vers la créativité, mais également souffrir d’une propension à temporaliser la personnalité qui est proprement la sienne — Dieu ? À bien y regarder, ce n’est rien d’autre que le mystère kénotique qui se profile ici. 2. 2. L’exigence co-créative Désormais, nous tenons le fil. La focalisation du principe de relativité sur le binôme Monde/Dieu suggère l’introduction d’un nouveau principe — l’exigence co-créative — qui permet de nommer le comment et le pourquoi de la préservation de l’événementialité radicale dans un cosmos marqué par le poids des structures mondaines et l’action optimalisatrice de Dieu. Elle demande que le Monde et Dieu se créent ensemble, qu’ils se créent l’un l’autre. Libre de part et d’autre, la co-origination dépendante est chaosmose73. Par là, Dieu et le Monde se voient chacun conférer un véritable poids ontologique, non pas malgré, mais à cause de l’historicité qu’ils ont en partage. Le Monde potentiel, conjointement avec la nature potentielle de Dieu (la nature primordiale), crée, à la lisière du contigu Monde/Dieu, une nouvelle occasion d’expérience. Là où Dieu et le Monde se rencontrent (se touchent, oserions-nous dire74), une nouvelle actualité est portée à l’existence — actualité qui, à son tour, aura un impact sur le Monde futur (objet-superjet) et sur le Dieu futur (la nature conséquente). Cette exigence contrapuntique demande à être clarifiée pour le Monde, d’une part, et pour Dieu, de l’autre. 2. 3. Co-création mondaine En amont du sujet/superjet mondain, nous trouvons, d’une part, le principe de limitation (mondain) et, d’autre part, le principe de concrétion/unisson (divin). Le premier, opérant plus spécialement dans le cadre défini par le continu extensif (“ potentialité réelle ”), délivre un “ but initial mondain ”. Le second, opérant plus spécialement dans le cadre défini par les objets éternels (“ potentialité générale ”), délivre un “ but initial divin75. ” En aval, nous trouvons le double impact déjà évoqué : d’une part, l’immortalité objective qui trouve son siège dans le Monde. On redécouvre ici le sens du concept de “ pôle physique ” et de la publicité qu’il véhicule 298 Michel Weber vectoriellement. D’autre part, l’immortalité subjective en la nature conséquente de Dieu. Dieu sauve ce qui peut l’être de la valeur, de l’enjoiement, de l’occasion satisfaite. Ci-gît le pôle mental et sa privauté évanouie. Il est au demeurant bien singulier que la “ compréhension ” de l’épochalité événementielle s’assortisse chez beaucoup de whiteheadiens d’une emphatique exposition de la bipolarité physique-mental en tant qu’elle représenterait une version (à peine) simplifiée de l’analyse génétique : on risque alors de réactualiser le lexique de l’ontologie moderne et de comprendre l’actuel sur le mode de l’entitatif, c’est-à-dire localiser fallacieusement le “ concret ”. Tout ceci est assez clair dans l’œuvre whiteheadienne. Le philosophe part du Monde, redécouvre la nécessité du concept de Dieu, et, chemin faisant, éprouve le besoin d’opérer le sauvetage du concept de Dieu personnel. Les conséquences strictement théologiques sont néanmoins difficiles à maîtriser. 2. 4. Co-création divine De fait, très peu de théologiens du procès s’en tirent à bon compte. Quoi qu’il en soit, la totalité de notre interprétation repose sur la nécessité de rééquilibrer le commerce Dieu/Monde, c’est-à-dire, dans le cadre de notre grille de lecture, d’appliquer les mêmes principes aux occasions d’expérience mondaines et divines. Ce qui donne ceci. En amont du sujet/superjet divin, nous trouvons, d’une part, le principe de limitation (mondain) et, d’autre part, le principe de concrétion/unisson (divin), chacun fournissant un but initial à toute nouvelle occasion d’expérience divine. En aval, nous trouvons le double impact de l’occasion d’expérience “ satisfaite ” : d’une part, l’immortalité objective en Dieu —on redécouvre ici la pertinence du concept de Dieu sociétal (versus entitatif) —, d’autre part, l’immortalité subjective de Dieu dans le Monde, c’est-à-dire la nature superjective. (Avec la possible extension kénotique que nous avons relevé lors de la discussion de l’essai “ Immortality ”.) 2. 5. Conditions de possibilité de la co-création Au moins une double clef s’impose pour tester cette analyse : les conditions transcendantales de sens et les conditions transcendantales d’existence. Les premières, ayant trait à l’opérationalisation des concepts de nouveauté et de liberté — pour le Monde comme pour Dieu—, ne L'AVENTURE COSMO-THEOLOGIQUE 299 posant guère problème dans le cadre de notre analyse, nous nous contentons de les mentionner une fois de plus : seule la capacité novatrice radicale que confère la liberté-création étant susceptible de donner sens à un existant, quel que soit son niveau (c’est-à-dire son intensité76), elle doit nécessairement qualifier toutes les occasions d’expérience, qu’elles soient mondaines ou divines77. Les secondes résument bien, semble-t-il, la difficulté finale, telle qu’elle demeure apparemment irrésolue par Whitehead. Attendu que le passage du potentiel à l’actuel est commandé par un crible manifesté par le concept de “ but initial ”, le rééquilibrage du commerce Dieu/Monde demande que les quatre valences possibles du concept soient effectives. La délivrance, par Dieu, d’un but initial au Monde et à Dieu lui-même est la raison d’être, respectivement, du principe de Concrétion et de la nature primordiale. La délivrance, par le Monde, d’un but initial au Monde est assurée par le principe de limitation (dans la Science et le Monde Moderne) et le concept de décision transcendante (dans Procès et Réalité) : “ The world dreams of things to come, and then in due season arouses itself to their realization78. ” Reste la délivrance, par le Monde, d’un but initial à Dieu (plus précisément à sa nature conséquente). Whitehead ne traite pas cette question, rendue épineuse par le fait que le Monde est primordialement Plusieurs (quoi que Un), tandis que Dieu est primordialement Un (quoi que Plusieurs). Le silence de Whitehead semble directement lié à la manière dont il a déployé son axiomatique. La question qu’il faut sans doute se poser, c’est de savoir si ce déploiement ne s’est pas réalisé en partie, volens nolens, dans la mauvaise direction, celle de l’entitatif, aux dépens de celle du relatif et du relationnel79. Seules les survenances relationnelles comptent, et elles ne doivent pas être comprises sur le mode dyadique (dont la plus fameuse exemplification est le schème substance/attribut), mais sur le mode polyadique. 3. Conclusion La conclusion qui s’impose, c’est que tout, ou presque, reste à faire en théologie naturelle whiteheadienne. Mais est-ce vraiment une surprise dans le cadre d’un univers pulsatif en sempiternelle co-re-création ? 300 Michel Weber Nous avons voulu suggérer à quel prix le concept de Dieu peut être rendu cohérent avec l’idée d’avancée créatrice, et plus spécialement avec la catégorialisation — entendez la percolation — de l’ultime. Il s’agissait de reconstituer le mouvement même de l’auto-constitution de l’expérience sans tomber dans les travers du fondationnalisme, entreprise paradoxale s’il en est. Une question reste pendante : pourquoi Whitehead choisit-il très tôt de parler de “ Dieu ” alors que son premier argument n’invoque qu’un algorithme (com)possibilisateur ? Pour instruire l’affaire, il faudrait questionner son double platonisme, celui lié à sa formation mathématique et celui lui venant de son héritage chrétien (pensons à une certaine compréhension timéenne de la création). Ce n’est pas par hasard que le Dieu du Nouveau Testament apparaît en filigrane dans Procès et Réalité : non seulement Dieu est amour, mais Dieu souffre à cause de nous (nature conséquente) et avec nous (nature superjective). Selon Whitehead, Dieu est avant tout “ tragique et noble80. ” Bibliographie AI : Adventures of Ideas, New York and Cambridge, 1933. Nous citons l’édition The Free Press (New York, 1967). CN : The Concept of Nature. Tarner Lectures Delivered in Trinity College, November 1919, Cambridge, Cambridge University Press, 1920. Nous citons l’édition Cambridge University Press (1964). D : Price, Lucien, Dialogues of A. N. Whitehead. As Recorded by Lucien Price. Introduction by Sir David Ross, Boston/London, Little, Brown & Compagny/Max Reinhardt Ltd., 1954. Nous citons l’édition : New York, The New American Library, A Mentor Book, 1956. ESP : Essays in Science and Philosophy, New York, The Philosophical Library, Inc., 1947. IS : The Interpretation of Science. Selected Essays. Edited, with an Introduction, by A. H. Johnson, Indianapolis/New York, The Bobbs-Merrill Compagny, Inc., The Library of Liberal Arts, N° 117, 1961. PNK : An Enquiry Concerning the Principles of Natural Knowledge, sec. ed., Cambridge, Cambridge University Press, 1925. Nous citons l’édition : Dover Publications, Inc. (New York, 1982). L'AVENTURE COSMO-THEOLOGIQUE 301 PR : Process and Reality. An Essay in Cosmology, Cambridge, University Press, et New York, Macmillan, 1929 ; réédité à New York par Macmillan Free Press, en 1969. Nous nous référons à la Corrected edition. Edited by David Ray Griffin and Donald W. Sherburne, New York/London, The Free Press. A division of Macmillan Publishing Co., Inc./Collier Macmillan Publishers, 1978. R : The Principle of Relativity. With application to Physical Science, Cambridge, Cambridge University Press, 1922. RM : Religion in the Making (Lowell Institute Lectures of 1926), New York, Macmillan, et Cambridge, Cambridge University Press, 1926. SMW : Science and the Modern World. The Lowell Lectures, 1925, New York, MacMillan, 1925. Nous citons l’édition The Free Press (New York, 1967). UA : A Treatise on Universal Algebra, with Applications, Cambridge, Cambridge University Press, 1898. Notes 1 2 “ Adventure is essential, namely, the search for new perfections. ” (AI258) L’expression est bien sûr de Charles Hartshorne. Cf., e.g., The Logic of Perfection and Other Essays in Neoclassical Metaphysics, La Salle, Illinois, Open Court, 1962 et The Zero Fallacy and Other Essays in Neoclassical Philosophy. Edited with an Introduction by Mohammad Valady, Chicago, Illinois, Open Court, 1997. Voir également Eugene H. Peters, Hartshorne and Neoclassical Metaphysics : An Interpretation, Lincoln, Nebraska UP, 1970 et Lewis Edwin Hahn (ed.), The Philosophy of Charles Hartshorne, La Salle, Illinois, Open Court, 1991. Il y a proximité et distance avec Bergson qui parle de “ création continue d’imprévisible nouveauté ” (cf. e.g. La pensée et mouvant, pp. 99 et 115 ; in Œuvres. Textes annotés par André Robinet. Introduction par Henri Gouhier, Paris, PUF, 1959, pp. 1331 et 1344). “ There are two principles inherent in the very nature of things, recurring in some particular embodiments whatever field we explore—the spirit of change, and the spirit of conservation. There can be nothing real without both. Mere change without conservation is a passage from nothing to nothing. Its final integration yields mere transient non-entity. Mere conservation without change cannot conserve. For after all, there is a flux of circumstance, and the freshness of being evaporates under mere repetition. The character of existent reality is composed of organisms enduring through the flux of things. ” (SMW201) Notons au passage que la doctrine de la conservation de l’énergie — et celle de l’évolution — sont omniprésentes dans SMW (cf. 100 et passim). 4 3 302 5 Michel Weber On trouve chez James un très beau passage : “ Into the awareness of the thunder itself the awareness of the previous silence creeps and continues ; for what we hear when the thunder crashes is not thunder pure, but thunder-breaking-upon-silence-andcontrasting-with-it. Our feeling of the same objective thunder, coming in this way, is quite different from what it would be were the thunder a continuation of previous thunder. The thunder itself we believe to abolish and exclude the silence ; but the feeling of the thunder is also a feeling of the silence as just gone ; and it would be difficult to find in the actual concrete consciousness of man a feeling so limited to the present as not to have an inkling of anything that went before. Here, again, language works against our perception of the truth. ” (William James, The Principles of Psychology [1890]. Authorized Edition in two volumes, New York, Dover Publications, 1950, pp. 240-241) “ The art of progress is to preserve order amid change, and to preserve change amid order. Life refuses to be embalmed alive. The more prolonged the halt in some unrelieved system of order, the greater the crash of the dead society. The same principle is exhibited by the tedium arising from the unrelieved dominance of a fashion in art. Europe, having covered itself with treasures of Gothic architecture, entered upon generations of satiation. These jaded epochs seem to have lost all sense of that particular form of loveliness. It seems as though the last delicacies of feeling require some element of novelty to relieve their massive inheritance from bygone system. Order is not sufficient. What is required, is something much more complex. It is order entering upon novelty ; so that the massiveness of order does not degenerate into mere repetition ; and so that the novelty is always reflected upon a background of system. ” (PR339) 7 8 6 FR18. “ There is a prevalent misconception that “becoming” involves the notion of a unique seriality for its advance into novelty. This is the classic notion of time, which philosophy took over from common sense. Mankind made an unfortunate generalization from its experience of enduring objects. Recently physical science has abandoned this notion. Accordingly we should now purge cosmology of a point of view which it ought never to have adopted as an ultimate metaphysical principle. In these lectures the term “creative advance” is not to be construed in the sense of a uniquely serial advance. ” (PR35 ; cf. e.g. PR65) 9 Voir dans ce même volume la contribution de Bertrand Saint-Sernin. Notre concept de réticularité, développé indépendamment des spéculations de Gilbert Simondon (Du mode d'existence des objets techniques, Paris, Éditions Aubier Montaigne, Analyse et raisons, 1958 — Éd. augm. d'une préf. de John Hart et d'une postf. de Yves Deforge, Aubier, L'invention philosophique, 1989) serait susceptible d’une telle reprise épistémologique. On trouvera une analyse exhaustive du concept de créativité dans notre La dialectique de l’intuition chez A. N. Whitehead : sensation pure, pancréativité et onto-logisme. Préface de Jean Ladrière, Frankfurt / Lancaster, ontos, 2004. 10 L'AVENTURE COSMO-THEOLOGIQUE 11 303 Invoquant la topologie, science des voisinages et des déchirures, Serres prétend que le temps n’est pas laminaire (métrique), mais turbulent et chaotique : “ Que ce soit l’hypothèse scientifique d’un côté, que nous avons dite hypothèse par excellence, ou, de l’autre, celle de l’historicisme, les deux supposent que le temps se développe de façon linéaire, c’est-à-dire qu’il y a réellement une énorme différence, à savoir plusieurs dizaines de siècles, entre Lucrèce et la physique d’aujourd’hui. Que ce temps soit accumulatif, continu ou coupé, il reste toujours linéaire. […] Or le temps est en réalité un peu plus compliqué que cela. […] Le temps ne coule pas selon une ligne […] ni selon un plan, mais selon une variété extraordinairement complexe, comme s’il montrait des points d’arrêts, des ruptures, des puits, des cheminées d’accélération foudroyante, des déchirures, des lacunes, le tout ensemencé aléatoirement, au moins dans un désordre visible. […] Le temps coule de façon extraordinairement complexe, inattendue, compliquée […]. Il passe et aussi il ne passe pas : il faut rapprocher le terme passer du mot “passoire” : le temps ne coule pas, il percole ; cela veut dire justement qu’il passe et ne passe pas. ” (Michel Serres, Éclaircissements. Cinq entretiens avec Bruno Latour, Paris, Éditions François Bourin, 1992, qui renvoie à son Le système de Leibniz et ses modèles mathématiques. Deux volumes, Paris, PUF, 1968, pp. 88-90.) Whitehead parle de “ drops of experience ” (PR18), “ buds or drops of perception ” (PR68), et “ throbs of emotional energy ” (PR116). 13 14 12 Sur les concepts de “ strain ” et de “ strain loci ”, voir la Partie IV de PR. PR88 précise que “ in the subsequent discussion, “actual entity” will be taken to mean a conditioned actual entity of the temporal world, unless God is expressly included in the discussion. The term “actual occasion” will always exclude God from its scope. ” Nous ne pratiquerons pas cette distinction, pas plus que nous ne retiendrons le concept d’un Dieu “ entité actuelle unique ”. Sur le concept de “ actual world ”, voir PR23 et passim. Par exemple : “ this absurdly limited number of three dimensions of space is a sign that you have got something characteristic of a special order ” (G. W. Allport et alii, Symposium in Honor of the Seventieth Birthday of A. N. Whitehead, Cambridge, Massachusetts, Cambridge UP, 1932, p. 28 ; repris in ESP, pp. 114-119, p. 118). Sur les différentes valences du terme “ actualité ”, on consultera avec profit George Louis Kline, “ Form, Concrescence and Concretum. A Neo-Whiteheadian Analysis ”, in Lewis S. Ford and George Louis Kline, (eds.), Explorations in Whitehead's Philosophy, New York, Forham UP, 1983. “ Physis kryptesthai philei ” : “ l'être (l'apparaître s'épanouissant) incline de soi même au cèlement de soi ” [Héraclite, fgt 123], comme le fait dire Kahn à Heidegger (Introduction à la métaphysique, traduit de l'Allemand et présenté par Gilbert Kahn, Paris, Gallimard, 1967, p. 122. 17 18 16 15 Henri Bergson, Les deux sources, p. 42 ; in Œuvres, op. cit., p. 1013. William James, Some Problems of Philosophy. A Beginning of An Introduction to Philosophy [Posthumous, ed. by Henry James, Jr.], New York, London, Bombay, and Calcutta, Longmans, Green, and Co., 1911.chap. X ; cf. PR68. 304 19 Michel Weber Voir, respectivement, Diels-Kranz, A xxviii ; Platon, Parménide 156c-157b ; Lucrèce, De rerum natura, e.g., 1. 599-634 (traité auquel Whitehead fait fréquemment référence : SMW99, PR96, AI123, mais aussi in Joseph Gerard Brennan, “ Whitehead on Plato's Cosmology ”, Journal of the History of Philosophy, 9, 1971, pp. 67-78 et in Allison Heartz Johnson, “ Whitehead as Teacher and Philosopher ”, Philosophy and Phenomenological Research, vol. 29, 1968-1969, pp. 351-376) ; Leibniz, (Monadologie, passim) ; Max Planck, “ Über das Gesetz der Energieverteilung im Normalspektrum ”, Annalen der Physik IV (1901), pp. 553-563. Du reste, comme en témoigne SMW, Whitehead n’était familier qu’avec les premiers linéaments de la physique quantique. Hartshorne en atteste : “ Early quantum physics (as in Planck, Einstein, and Bohr) probably helped Whitehead to reach his view on this point, whereas the Uncertainty Principle came just too late to influence his doctrine of creativity. (I showed him Heisenberg's paper but as he told me, he had by that time given up trying to take the progress of physics into account because of his obligations to hiss Harvard students to learn all he could of the history of philosophy.) ” (Charles Hartshorne, “ Process Themes in Chinese Thought ”, Journal of Chinese Philosophy VI, 1979, pp. 323-336, p. 327, qui fait probablement référence à Werner Heisenberg, “ Über den anschaulichen Inhalt der quantentheoretischen Kinematik und Mechanik ”, Zeitschrift für Physik 43, 1927, p. 172-198). “ Creative synthesis ” et “ aesthetic synthesis ” sont des expressions de Whitehead avant d’être celles de Hartshorne. “ It is the definition of contemporary events that they happen in causal independence of each other. Thus two contempotary occasions are such that neither belongs to the past of the otber. The two occasions are not in any direct relation to efficient causation. The vast causal independence of contemporary occasions is the preservative of the elbow-room within the Universe. It provides each actuality with a welcome environment for irresponsability. 'Am I my brother's keeper ?' expresses one of the earliest gestures of self-consciousness. Our claim for freedom is rooted in our relationship to our contemporary environment. Nature does provide a field for independent activities. The understanding of the Universe requires that we conceive in their proper relations to each other the various rôles, of efficient causation, of teleological self-creation, and of contemporary independence. This adequate conception requires also understanding of perspective elimination, and of types of order dominating vast epochs, and of minor endurances with their own additional modes of order diversifying each larger epoch within which they find themselves. ” (AI195) Maurice Merleau-Ponty, La Nature. Notes. Cours du Collège de France. Établi et annoté par Dominique Séglard. Suivi des Résumés de Cours correspondants, Paris, Éditions du Seuil, 1995, p. 117. 23 24 22 21 20 Voir le concept de “ subjective immediacy ” et “ subjective form ”. “ General potentiality is absolute, and real potentiality is relative to some actual entity, taken as a standpoint whereby the actual world is defined. It must be remembered that the phrase “actual world” is like “yesterday” and “tomorrow,” in that L'AVENTURE COSMO-THEOLOGIQUE 305 it alters its meaning according to standpoint. The actual world must always mean the community of all actual entities, including the primordial actual entity called “God” and the temporal actual entities. ” (PR66) Sur les types d’objets éternels, voir PR291293. 25 26 L’“ enjoyment ” est immédiateté, pur affect. PR46 parle de “ process of supersession ”, ce qui n’est pas sans rappeler l’“ Aufhebung ” hégélienne et l’“ intussusception ” bergsonienne. Voir aussi son essai “ Time ” (publié in Edgar Sheffield Brightman (ed.), Proceedings of the Sixth International Congress of Philosophy (Harvard University, Cambridge, Mass., September, 13, 14, 15, 16, 17, 1926), New York & London, Longmans, Green and Co., 1927, pp. 59-64 et repris in IS240-247. Rescher l’a bien vu, Whitehead n’a pas été assez cohérent dans son utilisation du concept d’atomisme. Parler d’épochalité (“ épochè ” renvoie à l’idée d’un point fixe où s’arrête le temps) permet de dénoncer avec Whitehead les vices du substantialisme atomiste tout en soulignant les vertus du contiguïsme. Le concept de pli apporte lui aussi, de précieuses nuances. (Cf. Nicholas Rescher, Process Metaphysics. An Introduction to Process Philosophy, Albany (N.Y.), New York UP, 1996 et Michel Weber (ed.), After Whitehead: Rescher on Process Metaphysics, Frankfurt / Lancaster, ontos, 2004. 28 29 30 31 32 33 27 “ Historic route ” (PR43, 56 et passim). PR35 et 283. PR31. Le thème de la “ togetherness ” est essentiel dans PR. SMW174 et 178 ; PR244 et 345. “ Le caractère général des choses requiert qu’il y ait une telle entité ”, nous dit SMW174 à la suite du Stagirite. SMW173, cf. 103, 126-128 ; PR127, 153. Cf. Fernand Van Steenbergen, “ Le “Processus in infinitum” dans les trois premières “voies” de saint Thomas ”, Revista Portuguesa de Filosofia, 30, 1974, pp. 127-134. “ This line of thought extends Kant's argument. He saw the necessity for God in the moral order. But with his metaphysics he rejected the argument from the cosmos. The metaphysical doctrine, here expounded, finds the foundations of the world in the aesthetic experience, rather than as with Kant in the cognitive and conceptive experience. All order is therefore aesthetic order, and the moral order is merely certain aspects of aesthetic order. The actual world is the outcome of the aesthetic order, and the aesthetic order is derived from the immanence of God. ” (RM101) 36 37 35 34 Cf. SMW80 et 179, PR4 et 343. “ The initial aim is the best for that impasse. But if the best be bad, then the ruthlessness of God can be personified as Ate, the goddess of mischief. ” (PR244) 306 38 Michel Weber “ But after all, it is the blunt truth that we want. The final contentment of our aims requires something more than vulgar substitutes, or subtle evasions, however delicate. The indirections of truth can never satisfy us. Our purposes seek their main justification in sheer matter-of-fact. All the rest is addition, however important, to this foundation. Apart from blunt truth, our lives sink decadently amid the perfume of hints and suggestions. The blunt truth that we require is the conformal correspondence of clear and distinct Appearance to Reality. ” (AI250) “ In the first place, such conformation evidently cannot arise from the necessities of nature. The delusive perceptions prove that. Double vision, and images due to reflexion and refraction of light, show that the appearance of regions may be quite irrelevant to the happenings within regions. Appearances are finally controlled by the functionings of the animal body. These functionings and the happenings within the contemporary regions are both derived from a common past, highly relevant to both. It is thereby pertinent to ask, whether the animal body and the external regions are not attuned together, so that under normal circumtances, the appearances conform to natures within the regions. ” (AI251 ; cf. AI11, 266, 163) 39 Leibniz, La monadologie, §56-60 ; Discours de métaphysique, §3 ; Correspondance avec Arnauld, le 30 avril 1687. C’est à Aventures d’Idées qu’il appartiendra d’engrener les concepts de vérité-correspondance, d’harmonie et de beauté : “ Beauty is a wider and more fundamental notion than truth. ” (AI265) AI258. Voir dans ce même volume la contribution de Jacques Riche. Cf. PR295. 40 41 42 43 “ For the philosophy of organism the primary relationship of physical occasions is extensive connection. This ultimate relationship is sui generis, and cannot be defined or explained. But its formal properties can be stated. Also in view of these formal properties, there are definable derivative notions which are of importance in expressing the morphological structure. Some general character of coordinate divisibility is probably an ultimate metaphysical character, persistent in every cosmic epoch of physical occasions. Thus some of the simpler characteristics of extensive connection, as here stated, are probably such ultimate metaphysical necessities. ” (PR288, cf. PR66 et 294) 44 45 46 47 48 PR288. PR288 et 294-295. “ Basic region ” (PR283) ; “ potential standpoint ” (PR65 etc. et AI212). “ Proper region ” ; “ occupied region ” PR301 et 311. “ This conclusion can be stated otherwise. Extension apart from its spatialization and temporalization, is that general scheme of relationships providing the capacity that many objects can be welded into the real unity of one experience. ” (PR67) “ The extensiveness of space is really the spatialization of extension ; and the extensiveness L'AVENTURE COSMO-THEOLOGIQUE 307 of time is really the temporalization of extension. Physical time expresses the reflection of genetic divisibility into coordinate divisibility. ” (PR289) 49 50 51 Cf. SMW173 et PR343. PR220. “ Retention of their extensive relationships. ” (PR67) “ This community of the world, which is the matrix of all begetting, and whose essence is process with retention of connectedness—this community is what Plato terms The Receptacle. ” (AI150) Il va sans dire que la réappropriation du concept platonicien devrait être discutée en détail ; contentons-nous de relever que dans ses cours, Whitehead soutint que “ the doctrine of the pre-existence of the chôra is unfortunate ” (Frederick Olson, Alfred North Whitehead Lecture. Student Notes 1936-1937, Harvard University Archives, HUC 8923.368.3, p. 16) 52 53 54 55 “ Retention of mutual immediacy. ” (PR346, cf. PR349) SMW35, 70, 175, et passim. La présence de Dieu dans la joie devrait bien sûr être problématisée également. “ The action of the fourth phase is the love of God for the world. It is the particular providence for particular occasions. What is done in the world is transformed into a reality in heaven, and the reality in heaven passes back into the world. ” (PR351) “ But the principle of universal relativity is not to be stopped at the consequent nature of God. This nature itself passes into the temporal world according to its gradation of relevance to the various concrescent occasions. […] For the perfected actuality passes back into the temporal world, and qualifies this world so that each temporal actuality includes it as an immediate fact of relevant experience. For the kingdom of God is with us today. […] In this sense, God is the great companion — the fellow-sufferer who understands. […] In this way, the insistent craving is justified — the insistent craving that zest for existence be refreshed by the ever-present, unfading importance of our immediate actions, which perish and yet live for evermore. ” (PR350-351) “ ”Creativity” is the principle of novelty. An actual occasion is a novel entity diverse from any entity in the “many” which it unifies. ” (PR21) PR24. Cf. PR18 : “ ”Actual entities”—also termed “actual occasions”—are the final real things of which the world is made up. There is no going behind actual entities to find anything more real. They differ among themselves : God is an actual entity, and so is the most trivial puff of existence in far-off empty space. ” 59 60 58 57 56 PR23. PR45 ; voir PR22. On lira avec intérêt “ Le principe de relativité philosophique chez Whitehead ”, un des rares papiers de Charles Hartshorne écrit en langue française (lu à la Sorbonne le 4 février 1949 et publié dans la Revue de Métaphysique et de Morale, 55, 1, 1950, pp. 16-29 ; cf. aussi, du même auteur, “ Whitehead's Revolutionary Concept of Prehension ”, International Philosophical Quarterly, Vol. XIX, N° 3, 1979, pp. 253-263). Il y propose trois qualifications du relativisme whiteheadien : 308 Michel Weber “ l’être ne se définit qu’en relation au devenir ” ; “ la distinction nette entre des choses réelles ou concrètes et des choses possibles ou abstraites ne se fait qu’en rapport avec le passé ” ; “ tout devenir est continu nécessairement ”. Le verbe “ expériencer ” nous semble mieux à même de désigner le lieu conceptuel whiteheadien que ses cousins “ affecter ” ou “ éprouver ”. On se souviendra à ce propos des commentaires d’Émile Boutroux —qui du reste n’échappèrent pas à Bergson (in Œuvres, p. 1444) — : “ to experience […] veut dire, non constater froidement une chose qui se passe en dehors de nous, mais éprouver, sentir en soi, vivre soi-même telle ou telle manière d'être, et qui répond assez exactement à l’allemand erleben. ” (“ William James ”, Revue de Métaphysique et de Morale, novembre, 1910, pp. 711-743, p. 723 ; et cf. William James, Paris, Librairie Armand Colin, 1911, p. 55.) 62 63 61 Cf., e. g., PR166 et 189. “ But the principle of universal relativity is not to be stopped at the consequent nature of God. ” (PR350) 64 “ In a sense this means that there are an endless number of categories of existence. ” (PR24) ; “ How many forms of propositions are there ? The answer is : an unending number. ” (IS33) La nature primordiale délivre les buts initiaux, la nature conséquente sauve et “ juge ” le Monde, la nature superjective manifeste la demeurance de Dieu à nos côtés. La nature primordiale fonctionne d’une manière totalement abstraite (potentielle), intemporelle, infinie, complète, inconsciente, impersonnelle et, pour ainsi dire “ automatique ”. Ce n’est qu’avec l’introduction d’une nature conséquente pleinement actuelle que Dieu devient concret, temporel, fini, incomplet, conscient, personnel, réceptif ; bref, un Dieu qui pourra rencontrer la quête de sens qui assiège l’humain. 66 67 68 65 PR345. Cf. Allison Heartz Johnson, “ Whitehead as Teacher and Philosopher ”, op. cit. “ Plato has definite reasons for this gap between the transient world and the eternal nature of God. He is avoiding difficulties, although he only achieves the feeblest of solutions. What metaphysics requires is a solution exhibiting the plurality of individuals as consistent with the unity of the Universe, and a solution which exhibits the World as requiring its union with God, and God as requiring his union with the World. Sound doctrine also requires an understanding how the Ideals in God's nature, by reason of their status in his nature, are thereby persuasive elements in the creative advance. Plato grounded these derivations from God upon his will ; whereas metaphysics requires that the relationships of God to the World should lie beyond the accidents of will, and that they be founded upon the necessities of the nature of God and the nature of the World. ” (AI168) 69 Alfred North Whitehead, “ Immortality ”, in Paul Arthur Schlipp (ed.), The Philosophy of Alfred North Whitehead, New York, Tudor, The Library of Living Philosophers III, 1941 & 1951 (2è ed.), pp. 682-700 ; repris dans ESP77-96. L'AVENTURE COSMO-THEOLOGIQUE 70 309 “ The description of either of the two Worlds involves stages which include characteristics borrowed from he other World. The reason is that these Worlds are abstractions from the Universe ; and every abstraction involves reference to the totality of existence. There is no self-contained abstraction. ” (ESP80) Comparer avec : “ The universe includes a threefold creative act composed of (i) the one infinite conceptual realization, (ii) the multiple solidarity of free physical realizations in the temporal world, (iii) the ultimate unity of the multiplicity of actual fact with the primordial conceptual fact. If we conceive the first term and the last term in their unity over against the intermediate multiple freedom of physical realizations in the temporal world, we conceive of the patience of God, tenderly saving the turmoil of the intermediate world by the completion of his own nature. ” (PR346) ESP81-82. Un autre texte est également très explicite : “ The superstitious awe of infinitude has been the bane of philosophy. The infinite has no properties. All value is the gift of finitude which is the necessary condition for activity. Also activity means the origination of patterns of assemblage, and mathematics is the study of pattern. Here we find the essential clue which relates mathematics to the study of the good, and to the study of the bad. ” (“ Mathematics and the Good ”, in The Philosophy of Alfred North Whitehead, Paul Arthur Schlipp (ed.), Evanston and Chicago, 1941, pp. 666-700 ; repris in ESP, ici pp. 105-106) 72 73 71 ESP90. Toute référence à Félix Guattari (Chaosmose, Paris, Éditions Galilée, L'espace critique, 1992) serait, bien sûr, fortuite. Le concept, notons-le, fut créé par James Joyce dans Finnegans Wake. 74 On pourrait du reste s’enhardir et voir dans la création d’Adam (Michel-Ange, Chapelle Sixtine) la co-création d’Adam et de Dieu. “ Initial subjective aim ” (cf. PR108, 245 etc.) Whitehead parle de “ grade ”, d’“ intensity ” et de “ grade of intensity ”. 75 76 77 Avec Bergson, on différenciera liberté-option et liberté-création, la première devant se contenter de choisir parmi des possibilités préexistantes qui imposent de facto leur carcan limitatif ; et la seconde pouvant opérer la création de (certaines de) ses propres conditions de possibilité. 78 79 AI279. Il dira par exemple dans un autre contexte : “ We are more clear as to the interrelations of the numbers than as to their separate individual character. ” (ESP213) 80 Allison Heartz Johnson, “ Whitehead as Teacher and Philosopher ”, op. cit., p. 371.
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